EXPLICATION

Après plusieurs films tournés en Europe, aux Etats-Unis ou en Russie, j’avais envie de nouveaux horizons, de nouveaux défis cinématographiques. « Dirty Paradise » vient comme une réponse à mes précédents films, ma trilogie contre l’extrémisme, les skinheads d’extrême droite ou les néo-nazis (Skin or Die, Skinhead Attitude et White Terror).

Il s’agissait cette fois-ci pour moi, de filmer autrement, de faire un documentaire en empathie avec mes personnages. C’est en suivant ces indiens pendant quatre ans, en allant chaque été vivre dans leurs villages, que j’ai pu établir une relation de confiance avec eux. Progressivement, ils se sont confiés à l’équipe de tournage et nous ont livré leur sentiment d’impuissance face à des enjeux économiques qui les dépassent. L’originalité de ce projet est qu’il a été écrit et développé avec Parana, Aïma et Tassikalé des habitants du village Taluwen ainsi que Akama et Mélanie du village de Kayodé. En prenant la parole, ces Indiens Wayana nous aide à mieux comprendre la solitude et la la souffrance qu’ils endurent, et avec quelle détermination ils sont prêts à lutter. « Dirty Paradise » est un film sur une partie du monde qui bascule. C’est en refusant les clichés exotiques, en donnant la parole aux Indiens et en élaborant le scénario avec eux, que nous avons conçu ce projet.

Nous avons choisi cette fois-ci de faire un documentaire avec eux et non pas sur eux. Avec ce projet, nous avons voulu éviter les pièges d’un film trop démonstratif ou manipulateur, nous avons essayé de trouver une bonne distance, ni trop près, ni trop loin, respectueux de nos personnages. Nous avons choisi d’éviter les recettes grossières à évocation émotionnelle ou psychologique. Dans le destin tragique de ce peuple, il y a quelque chose d’universel, ce rapport de David à Goliath, une minorité qui fait face à des enjeux qui la dépassent : le pouvoir supranational d’une économie globalisée.

C’est aujourd’hui sur ce petit territoire européen d’Amazonie que se joue le théâtre du pire de la mondialisation. Une des questions importantes qui ressort de ce film est : « Pourquoi la France ne se préoccupe-t-elle pas plus de ces Indiens de l’Europe ? ». Est-ce parce qu’ils sont si loin de Paris et de Bruxelles ? Ou alors serait-ce les enjeux économiques importants qui musèlent les autorités ? Il y a bien sûr déjà eu quelques reportages télévisés réalisés sur la Guyane et l’orpaillage. Mais à chaque fois les Indiens étaient les grands absents de ces sujets trop souvent voyeurs ou sensationnalistes. Notre chance a été de retrouver les images et les films réalisés par Dominique Darbois et ses compagnons lors de leur expédition sur cette terre en 1952. L’utilisation des photographies du passé et des images des années 50 nous ont permis de raconter cette histoire d’héritage entre les grands-parents et les petits-enfants. Une attention toute particulière a été portée à la force poétique de certaines de ces images du passé.

Notre choix de filmer a impliqué une démarche non pas manichéenne mais morale et éthique, qui montre qu’actuellement on finit de détruire ce qu’on a détruit pendant des siècles. Notre documentaire cherche à montrer une simple vérité humaine, ce qui exclut les stéréotypes fondés sur l’opposition des bons et des méchants.

Pour moi être cinéaste ou faire des films, consiste à se sentir témoin de quelque chose, à être aux aguets, à sonder le monde. Cette histoire d’Amazonie française me concerne comme elle nous concerne tous. Nous ne pouvons pas dire aujourd’hui que ce qui se passe là-bas ne nous regarde pas. J’aime répéter cette citation qui d’une certaine manière résume mon travail : « Affronter le monde, c’est chercher les bonnes mais aussi les mauvaises fréquentations. Toute la dignité d’un cinéaste est peut-être d’oser regarder là où on ne veut pas voir, d’être présent là où on n’ose plus l’être... ».
Raconter cette histoire c’est aussi participer à cette forme de résistance et refuser d’accepter qu’une tragédietelle que celle de Minamata puisse se reproduire dans le monde. Nous souhaitons qu’après ce film, on ne puisse plus détourner le regard et dire que nous ne savions pas.